Dans Charlie Hebdo, Jean-Yves Camus se penche sur la nouvelle vague de la droite
Mercredi 09/03/2011 - Par Charlie Hebdo n° 977 du mercredi 9 mars 201Pour le journaliste Jean-Yves Camus, « le maître mot de cette nouvelle vague c'est : l'identité »
Coopératives bio, communautés, maisons de quartier... Question innovation dans les idées, l'UMP a un bon train de retard sur l'extrême droite, qu'elle prétend dépasser.
Et si la droite réac, qui plébiscite Zemmour comme elle vénérait Jean Cau, Louis Pauwels et Jean Dutourd, la droite des ronchons, avait déjà un train de retard ? Déjà, Marine Le Pen surprend avec sa critique de l'hyperclasse et de la mondialisation. Nouveau venu au bureau politique FN, où il suit les questions écologiques, Laurent Ozon détonne dans son camp, en s'opposant aux fabricants d'OGM comme aux projets de Total d'extraire des gaz de schiste. Ce n'est que la partie visible d'une petite révolution intellectuelle : une culture alternative d'extrême droite est en train de se construire dans de petits mouvements indépendants du FN, qui alimentent la réflexion de cette génération de militants qui veulent agir sur le monde tel qu'il est sans bloquer leur compteur en 1945 ou 1962.
Maître mot de cette nouvelle vague : l'identité. Décliné au plan économique, cela donne le « localisme », évoqué par Marine Le Pen et théorisé par deux mouvements, le Bloc identitaire et le Mouvement d'Action Sociale (MAS). Le localisme se veut l'envers de la mondialisation. Idée de base selon Philippe Milliau, ancien élu frontiste passé chez les Identitaires : « Faire en sorte que ce soit plus facile de commander aux paysans du coin plutôt que d'aller acheter au Congo ou en Argentine. » Comment ? En « détaxant un certain nombre de produits au nom de leur proximité et de leur qualité ». Au MAS, comme dans la revue radicale Réfléchir et Agir, on pousse le curseur plus loin en préconisant le soutien aux AMAP - Associations pour le Maintien d'une Agriculture Paysanne -, qui favorisent l'agriculture paysanne et biologique et la création de Systèmes d'Échanges Locaux (SEL). Tous s'accordent sur la nécessité de privilégier les créations d'emplois de proximité réservés aux « locaux », de rétablir une dose de protectionnisme.
À Réfléchir et Agir, on débat même sur les mérites respectifs de la vie citadine et du retour au rural. Plusieurs initiatives, qui mêlent projet de vie collective enracinée, refus de la société de consommation et écologie, voient le jour. Notamment un habitat communautaire pour les 100% Gaulois, la Desouchière, en Bourgogne. Des réseaux d'achat direct de produits souvent bio sont créés : Coopérative parisienne; Terroirs et productions de France; ferme de Saumane; Terres arvernes, tous proches du Bloc identitaire !. On n'en est pas encore aux squats de l'ultradroite romaine, mais cela pourrait arriver ...
En plus de cette effervescence des neurones, l'extrême droite change sa façon de militer. Sur le fond comme dans la forme, c'est un peu le retour de la « nouvelle droite » des années 1970 : on colloque, on publie beaucoup, notamment des revues dont certaines penchent vers une sorte de socialisme communautaire enraciné, à l'instar de Rébellion, publiée à Toulouse par une organisation socialiste révolutionnaire européenne. On ouvre aussi des « maisons de quartier », qui insistent sur les identités régionales. Ainsi, dans l'orbite du Bloc identitaire, La Maioun à Nice et Ti Breizh dans le Finistère, tandis qu'à Lille la Vlaams Huis est dans une optique nettement plus activiste, qui commence à poser problème aux antifascistes locaux.
Au Bloc identitaire, ce n'est pas d'activisme qu'il faut parler, mais de militantisme d'intervention : on fait irruption avec des masques de cochon dans un Quick qui sert des hamburgers halal, pas de violences, le happening est filmé en vidéo, laquelle est postée sur le Net, et cela crée le buzz. La limite de l'exercice étant de devoir transformer le cybermilitantisme en résultats politiques. On touche là à la différence structurelle entre une formation partisane à vocation gouvernementale et un petit mouvement semeur d'idées. L'UMP prend le tournant réactionnaire qui lui apportera des voix, la mouvance identitaire compte engranger à long terme. Par le changement de logiciel idéologique du FN mariniste ou autrement. Sans préjuger de ce que sera cet « autrement ».
Jean-Yves Camus
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