Le chant des supporters
Jeudi 10/02/2011« Sur le terrain les ultras ont joué une rôle beaucoup plus important que n'importe quel groupe politique pour le moment. Peut-être même qu'on devrait leur proposer un poste au gouvernement.»
Abd El Fattah, blogueur égyptien interrogé sur Al Jazeera sur les événements du Caire
« Encore l’Egypte », dîtes-vous en découvrant les premiers mots de ce billet… Mais je me propose de vous parler d’un aspect totalement méconnu des événements actuels, et surtout de me servir de cela pour apporter un éclairage sur une réalité souvent ignorée.
Wikileaks, les Frères Musulmans, les syndicats… tout le monde a été désigné à un moment ou un autre comme jouant un rôle dans les événements de la rue égyptienne et la mobilisation anti-Mubarak. Mais d’après le spécialiste du football au Moyen-Orient James Dorsey (interrogé par le site gawker.com*), les supporters du club Al Ahly (« le national ») seraient parmi les principaux acteurs, en toute première ligne, des affrontements avec les forces de sécurité, mais aussi de la protection du musée du Caire, désormais organisée par une chaîne humaine civile.
Dans les deux cas, rien d’étonnant je crois. Ces supporters « ultras » sont habitués aux affrontements avec la police, rompus à la guérilla de rue, forment un groupe soudé, hiérarchisé. Dans le même temps, comme la majorité des ultras (s’inspirant du modèle de supporterisme italien) ou des fans (s’inspirant davantage du modèle anglais) ils sont imprégnés d’un fort sentiment patriotique, voire… identitaire. Ce qui peut aussi expliquer qu’on les retrouve impliqués dans la défense des trésors du musée du Caire, face aux pillards.
Cette réalité égyptienne n’est qu’une illustration supplémentaire du rôle politique - en tant que force populaire organisée, autonome, volontiers remuante et insoumise – joué par les groupes de supporters. Plus près de nous, pensons à l’English Defence League dont le gros des troupes (c’est plus limpide que dans le cas égyptien, et puis dans ce cas les commentateurs n’ont pas manqué de faire le lien avec le tant décrié « hooliganisme » britannique) est composé de fans, y compris parmi ses dirigeants comme « Tommy Robinson ». C’est grâce à cela que l’EDL peut rassembler autant de monde, via des réseaux organisés, habitués aux déplacements en masse. Ce patriotisme british des tribunes populaires, teinte aussi les positions de l’EDL qui apparaît comme un rassemblement largement éloigné des idéologies, rassemblement sur le plus petit dénominateur commun. On peut aussi se demander d’ailleurs, si finalement ce n’est pas la féroce répression envers les supporters en Angleterre (prétexte surtout à une augmentation délirante du prix des places, en prétendant ramener les familles dans les stades en combattant la violence on les a surtout condamnées à regarder les matchs au pub ou chez elles…) qui a amené nombre d’entre eux vers l’action politique. Une petite balle dans le pied peut être ? Tout récemment, après le meurtre de l’un d’eux par un gang de musulmans du Caucase, on a aussi pu voir les ultras moscovites descendre par milliers dans les rues de la capitale russe pour réclamer justice. Il y a trois ans, pendant plusieurs jours ce sont les supporters d’Anderlecht qui ont affronté des gangs « allochtones », comme on dit en Belgique, dans les rues de Bruxelles, là encore après l’agression de plusisuers de leurs membres par de jeunes immigrés. Pensons aussi, revenant un peu plus en arrière encore, à la guerre en Yougoslavie qui finalement commença lors d’un match entre le Croatia Zagreb et l’Etoile Rouge de Belgrade. Un match qui commença par une violente bagarre entre joueurs, et fit finalement plusieurs morts. Evidemment sur le moment, les journalistes parlèrent de drame du hooliganisme. Quelques semaines plus tard le pays entier était en guerre… Les supporters ultras des deux camps venant d’ailleurs très largement garnir les rangs des groupes de chocs (auprès du HOS croate ou des fameux tigres du commandant Arkan).
Ne nous y trompons pas, si les groupes de supporters sont si souvent attaqués par les médias ou le pouvoir, c’est bien qu’ils ne cadrent pas et constituent des bastions autonomes qu’un système visant au contrôle global de la société ne peut tolérer. Des microsociétés humaines obéissant à leurs propres règles, possédant leurs codes, leurs hiérarchies (internes et souvent opaques), leurs ressources financières, capables de mobiliser des centaines voire des milliers de personnes… Le système ne peut les tolérer, d’où les moyens colossaux (renseignement, vidéosurveillance, déploiement de forces de l’ordre) mis en place. Je conseille à quiconque voulant se rendre compte que quand une volonté politique répressive existe réellement, les moyens peuvent être bien présents, de faire un déplacement avec un groupe de supporters ultras. Escorte prenant en charge dès le passage d’un péage, fouille des bus, hélicoptères souvent… Les dispositifs sont exceptionnels. Car en plus de leur liberté, dangereuse en soi, les groupes ultras ont souvent la mauvaise idée de ne pas verser dans la pensée molle, et (pire encore ?) de revendiquer un certain attrait pour la virilité. Allant parfois jusqu’à défendre leur club, leur ville, leur écharpe… avec leurs poings. L’engagement physique étant devenu l’un des grands tabous de notre société (rien ne vaut plus semble-t-il que l’on mette son intégrité physique en jeu), les asociaux doivent définitivement être parqués, isolés, et pourquoi pas mis en cage… Intéressez vous à la chronique judiciaire de cet univers et vous serez étonnés de la sévérité des condamnations. Les supporters peuvent d’ailleurs être victimes d’une forme d’arbitraire tout à fait exceptionnelle : le Préfet peut prononcer à leur encontre des interdictions de stade (IDS, vous comprendrez désormais mieux que les banderoles « soutien aux IDS » que vous voyez fleurir dans les stades ne sont pas directement un message politique nous étant destiné) sans aucun procès, et voilà nos ultras obligés de pointer au commissariat les jours de match. Dingue n’est-ce pas ? Oui, tout comme la violence que l’on peut parfois voir s’exprimer envers les supporters de la part de policiers manifestement frustrés de ne pouvoir l’exercer sur d’autres « clients » et sachant que pour ceux là, ils n’auront pas affaire à SOS Racisme et consorts, et bénéficieront de tout le soutien de leur hiérarchie et de la préfecture.
L’Etat, à trop vouloir briser l’élan de cette jeunesse turbulente et incontrôlée, devrait faire attention à ce que sa passion ne devienne pas révolte… Et que son sentiment communautaire, ne devienne pas engagement identitaire ! Mais ceci est déjà une autre histoire, qui nous ramènerait vers les rues du Caire… ou de Luton.
Philippe Vardon
* http://gawker.com/#!5746811/are-soccer-fans-the-unsung-heroes-of-egypts-uprising
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