Et si les « apéros géants » déviaient vers la politique ?
Samedi 12.06.2010Un article paru dans le journal Minute du 26 mai 2010 (2462).
Le gouvernement fait la chasse aux « apéros géants ». Parce que l’ivresse est interdite sur la voie publique ? Ou parce qu’il est un conseiller élyséen plus cultivé que d’autres qui sait que la Révolution de 1848 a commencé par des banquets républicains ? Surtout que sur Facebook, des apéros politiques se préparent. L’idée : aller boire un coup à La Goutte d’Or…
Jeudi 20 mai, Ce soir ou jamais, animé par Frédéric Taddeï sur France 3, accueillait un débat inédit : Alain Finkielkraut face à Alain Badiou. Tous deux sont philosophes. Le premier est connu, car médiatique ; le deuxième l’est moins et n’est pourtant pas le moins intéressant. La conversation, animée, vint sur les « apéros Facebook », ces apéritifs géants organisés via le réseau social désormais mondialement connu et qui suscitent une étrange polémique, comme s’il était normal, de bon aloi, à des amis de se donner rendez-vous chez l’un d’entre eux pour se piquer la ruche, et intolérable de se retrouver, entre gens qui ne se connaissent pas, pour un moment de convivialité, voire, mais c’est peut-être devenu un gros mot sous Nicolas Sarkozy, de fraternité. Qu’il y ait eu un mort, l’autre jour, à Nantes, ne change rien à l’affaire. Ou alors il va falloir interdire la feria de Bayonne et proscrire la consommation d’alcool dans tout lieu où est susceptible de se produire un coma éthylique ou un simple accident d’après boire, donc instaurer la prohibition chez chacun d’entre nous. C’est peut-être à cela que pense le ministre de l’Industrie et maire de Nice Christian Estrosi quand il déclare, à propos des organisateurs de l’apéro géant en sa ville qu’il a interdit : « Si on les identifie, on fera en sorte qu'ils soient mis hors d'état de nuire. » Que Christian Estrosi dise cela avec un visage rougeaud qui ferait passer Jean-Louis Borloo pour un modèle de sobriété doit être hors sujet.
Des apéros déconnectés de leur cadre social
Ce que disait Alain Badiou est nettement plus intéressant, à savoir que « quand on vit sans idées, on prend des cuites collectives », et on les organise même ainsi que le font, chez eux comme dans les territoires français qu’ils réoccupent, nos amis britanniques chez lesquels le divertissement et la recherche de la cuite sont des sports nationaux plus sûrement que le jeu ovale ou le cricket. Et Alain Badiou, toujours indéfectiblement attaché à l’idée communiste, de se demander si ces rassemblements purement festifs pourraient se muer en rassemblements politiques. Intéressante et même fondamentale question, tant il est difficile de discerner, dans ces apéros géants – outre les parts respectives de l’affirmation individuelle et de la recherche de la convivialité – si les participants sortent bien, à un moment quelconque, de la virtualité, y compris lorsqu’ils se retrouvent, ces apéros étant des manifestations totalement déconnectées du cadre social dans lequel elles se déroulent, comme à côté du réel.
L’interrogation de Badiou porte bien au-delà de ces apéros et l’insuccès du groupe créé après son intervention sous le nom « Pour des apéros combatifs plutôt que des apéros beuverie » n’est pas significatif. Ce qui l’est, et que les réseaux sociaux ne modifient qu’à la marge, ce sont les spécificités de chacun des peuples d’Europe, qui font qu’un événement politique lancé sur Facebook peut mobiliser 500 000 personnes à Rome, comme ce fut le cas lors du « No Berlusconi Day » en décembre dernier, alors que le « No Sarkozy Day » est un flop. Et pourtant, quelle force de subversion potentielle…
On ne va pas refaire ici l’histoire de la Monarchie de Juillet qui vit régner, de 1830 à 1848, le « roi des Français » Louis-Philippe. Il serait naïf de croire qu’elle tomba uniquement grâce aux « banquets républicains » qui, à partir de celui tenu le 9 juillet 1847 à Paris, firent école dans toute la France. Un régime ne tombe que lorsqu’il est mûr pour tomber et que, de l’intérieur, il est vermoulu. Ces « banquets républicains » furent cependant un précieux outil. Ils avaient été initiés pour protester – dans un contexte de crise économique et sociale – contre la décision de Louis-Philippe et de Guizot d’interdire les réunions de l’opposition – ou plutôt des oppositions – et réclamer au contraire que le corps électoral fût élargi. Ces banquets furent au nombre de soixante-dix, et y prirent la parole un large éventail des opposants au pouvoir, de l’orléaniste Odilon Barrot aux révolutionnaires comme Louis Blanc. Et c’est l’interdiction de celui du 22 février 1848 qui déboucha sur la Révolution de 1848 et la proclamation de la Deuxième République. Inutile de préciser que les moyens de communication et de transport étaient alors un peu moins rapides…
Apéro géant Saucisson et pinard à La Goutte d'Or !
Transformer, en France, les « apéros géants » en manifestations politiques (toujours festives et pacifiques), l’idée a germé peu avant la revendication de Badiou. D’abord quelques jours plus tôt, le dimanche 16 mai, dans l’esprit – que l’on dit quelque peu éméché, justement, par un apéro entre copains ! – de membres de Riposte laïque, une association qui est le fer de lance, au nom de la laïcité comme son nom l’indique, de la lutte contre l’islamisation de notre pays. Les joyeux lurons décidèrent de créer, sur Facebook, un groupe intitulé « Apéro géant dans le 18e à Paris », « dans le but d'avoir un échange multiculturel » avec « nos compatriotes de confession musulmane » qui, chaque vendredi qu’Allah fait, jour de prière, « organisent des rassemblements rue Myrha ». A l’origine, anisette oblige, c’était un gag. Qui a pris – un peu – de telle sorte que celui qui avait été désigné administrateur du groupe s’est dit que ça allait tourner vinaigre et s’est retiré. Lundi soir, le groupe comptait zéro administrateur mais 325 membres.
Pas mal mais… moins que le groupe « Apéro géant Saucisson et pinard à La Goutte d'Or ! », lancé lui vendredi dernier et qui, pointage effectué même jour même heure, venait de passer, durant le seul ouiquende prolongé de la Pentecôte, les 500 membres, tous alléchés par l’idée d’aller manger et boire (avec modération) sur ce même territoire de la rue Myrha et des alentours connu pour être occupé « par des adversaires résolus de nos vins de terroir et de nos produits charcutiers ».
Idiot, de faire deux groupes très proches quand un seul pourrait suffire ? Pas si sûr… Sans dévoiler la tactique de Riposte laïque, derrière le premier, et des Identitaires, actifs dans le deuxième, cela relève plutôt de la stratégie du rasoir à deux lames, à savoir, comme disait la publicité, que « la première lame soulève le poil, la deuxième le coupe ». Il serait intéressant, très intéressant même, que le souhait d’Alain Badiou de voir s’organiser des apéros politiques se concrétise à La Goutte d’Or, quartier populaire s’il en est, au nom d’une certaine idée, non pas de l’internationalisme, mais de la France.
Céline Pascot



