Sarkozy : « La France, c’est une multitude de petites patries »
Lundi 26.04.2010La France et les petites patries selon Nicolas Sarkozy...
Le jeudi 22 avril, Nicolas Sarkozy était à Chambéry pour y commémorer le 150e anniversaire du rattachement de la Savoie à la France. « La France, a-t-il déclaré, c’est une multitude de petites patries qui se sont rassemblées pour en former une grande, mais qui ont gardé leur caractère et le souvenir de leur ancienne individualité. » Un discours en rupture totale – hormis une allusion (obligatoire ?) au métissage – avec celui tenu par les plus hautes autorités de l’Etat depuis des décennies. En rupture aussi avec la pratique républicaine, qui n’a eu de cesse de vouloir éradiquer tout ce qui devrait faire la richesse de la France. Juste un discours ou l’amorce d’une… contre-révolution ?
Voici le début de ce discours :
Il y a 150 ans, la Savoie et Nice s’unissaient à la France. Cette union ne fut pas, comme si souvent dans l’histoire, le fruit ni d’un héritage dynastique ni d’une guerre de conquête. Deux peuples qui se connaissaient, qui se comprenaient, qui se respectaient, qui s’aimaient, décidèrent de former une seule nation. La géographie, la langue, le sentiment, la raison les poussèrent dans les bras l’un de l’autre.
Quand le Piémont voulut unir l’Italie, la Savoie et Nice se sentirent à l’écart de ce grand projet. Elles se souvinrent alors qu’elles avaient été françaises et aspirèrent à le redevenir. La Savoie qui n’avait pas été conquise par la Révolution mais qui s’était donnée à elle par amour de la liberté, ne pouvait oublier son sang versé sur tous les champs de batailles de la République et de l’Empire. De ces victoires et de ces défaites qui avaient été aussi les siennes, de ces joies et de ces peines partagées durant 23 ans, elle avait gardé une nostalgie que rien n’avait pu arracher du cœur de tous les Savoyards.
Département français, la Savoie l’avait été parce qu’elle l’avait voulu, parce qu’elle l’avait librement choisi. Elle avait servi sa patrie d’adoption avec enthousiasme et avec une fidélité sans faille. Même aux heures les plus sombres, elle ne l’avait jamais abandonnée, jamais trahie, jamais reniée. Elle s’était sentie bien dans la France. Waterloo et le Congrès de Vienne l’avaient arrachée à sa nouvelle patrie sans que le peuple savoyard fût consulté. Aussi, quand l’histoire lui permit de choisir à nouveau son destin, elle n’hésita pas.
Certes, la réunion de la Savoie et de Nice à la France fut d’abord une affaire diplomatique. Ce fut le prix que le Piémont consentit à payer à la France pour son soutien à sa politique italienne. Ce fut le prix du sang français versé à Magenta et à Solferino pour l’unité de l’Italie. Le 2 avril 1860, Victor Emmanuel II, Roi de Piémont-Sardaigne, déclara : « Par reconnaissance pour la France, pour le bonheur de l’Italie, pour consolider l’union des deux Nations qui ont entre elles des communautés d’origines, de principes et de destinées, il y avait un sacrifice à faire ; j’ai fait celui qui coûtait le plus à mon cœur… » Mais c’est en définitive le peuple savoyard qui choisira son destin en approuvant à la quasi-unanimité le rattachement de la Savoie à la Nation française par 136 566 voix sur 137 189 votants.
En 1860, les Savoyards se sont sentis français, confirmant par ce vote massif le choix qu’ils avaient déjà fait en 1792. Ils n’ont cessé depuis lors de manifester leur attachement à la patrie qu’ils se sont choisie.
Si, comme on l’a dit, « la Nation française est un plébiscite de tous les jours », ce sont les Savoyards qui ont depuis 150 ans le mieux illustré cette formule. Car c’est ici, dans cette Province, dernière venue dans la communauté nationale, que s’est manifesté, à chaque fois que les circonstances l’ont exigé, le plus ardent patriotisme français. Qui pourra oublier le sacrifice héroïque des soldats et des francs-tireurs savoyards en 1870 ? Qui pourra oublier les blessés, les mutilés, les morts couchés dans la boue des tranchés de la Grande Guerre à laquelle la Savoie paya un si lourd tribut ? Qui pourra oublier la résistance savoyarde, les maquis, les héros des Glières, les habitants des villages qui ravitaillaient, informaient, cachaient les partisans au péril de leur vie ? Qui pourra oublier ces hommes courageux, ces femmes admirables, qui ont si bien incarné les vertus d’un peuple qui, en luttant depuis des millénaires avec la montagne et le climat, s’était forgé un caractère hors du commun ?
On a dit que c’était la neige qui en conservant les traces avait mené les Allemands jusqu’aux combattants des Glières. La nature savoyarde est souvent rude, impitoyable, éprouvante. Elle tend des pièges. Mais son austère grandeur tire les âmes vers le haut. Aux Glières, il n’y avait pas que des Savoyards de souche. Mais tous communiaient dans le même esprit de sacrifice au milieu de ce décor grandiose qui semblait destiné de toute éternité à servir de cadre à la tragédie.
La tragédie a besoin de la grandeur. Elle la trouva sur ce plateau sauvage où soufflait tout l’esprit de la Savoie. L’esprit de la Savoie n’était pas que dans le décor. Il était aussi dans l’âme des Chasseurs alpins qui a tant irrigué la résistance savoyarde et qui était si présente aux Glières. Les traditions de cette arme d’élite magnifient les vertus savoyardes. Ses pages de gloire sont la gloire de la Savoie, même si tous les Chasseurs Alpins ne sont pas Savoyards. Elles sont la gloire de la France.
Je veux rendre hommage à ces combattants héroïques qui se sont tant battus pour notre pays dans toutes les batailles où son sort s’est joué. Les troupes de montagne ont été engagées au Liban, au Tchad, en Côte d’Ivoire, au Kossovo, en Bosnie-Herzégovine, en Afghanistan. Partout où elles sont présentes, elles défendent nos valeurs. Je ne peux avoir ici qu’une pensée particulière pour le 13e bataillon de Chasseurs Alpins de Chambéry dont 500 hommes sont engagés en Afghanistan et dont le comportement dans un contexte si difficile et si dangereux fait honneur à la France et à son armée comme il leur a toujours fait honneur au cours de son histoire.
Depuis 150 ans, c’est en étant fidèle à elle-même que la Savoie a été si profondément française. Les Savoyards qui ont émigré jadis, si nombreux, hors de la Savoie, ont emporté avec eux les vertus que leur avaient transmises leurs aïeux. Elles étaient si fortes qu’ils n’ont pu les oublier et qu’ils les ont transmises à leur tour, intactes, à leurs enfants, engendrant en France, en Europe et dans le monde des générations d’entrepreneurs obstinés, de travailleurs courageux, de soldats, de fonctionnaires pénétrés de leurs devoirs. Ceux qui sont venus en Savoie, qui n’y étaient pas nés ont été comme happés par sa personnalité si forte. Ils se sont imprégnés à leur tour de ses vertus, de son caractère.
Il y a une puissance assimilatrice de la Savoie qui vient de la nature et de la culture. Le peuple savoyard est un très vieux peuple qui, depuis la préhistoire, n’a cessé de se mélanger, de se métisser, mais qui s’est très tôt forgé une unité, une identité. Depuis le premier comte de Savoie jusqu’à la réunion du duché de Savoie à la France, sept siècles se sont écoulés.
La France, c’est une multitude de petites patries qui se sont rassemblées pour en former une grande, mais qui ont gardé leur caractère et le souvenir de leur ancienne individualité. Derrière le centralisme et l’uniformité administrative, c’est la diversité qui depuis toujours domine. L’exode rural, les révolutions industrielles, les guerres, les immigrations, ont depuis longtemps mélangé les populations des vieilles provinces françaises sans les faire disparaître : elles vivent à l’intérieur de la culture et de l’identité françaises et chaque nouvel apport ajoute à cette richesse.
Et de toutes les provinces françaises la Savoie est l’une de celles qui se sont senties d’emblée les plus françaises sans rien renier de leur caractère propre, en ne cessant jamais d’affirmer leur personnalité. La Savoie donne tous les jours la preuve que l’on peut être pleinement français et attaché à ses racines, que l’on peut être ouvert tout en s’efforçant de rester soi-même, que l’on peut être fidèle à son histoire et tourné vers l’avenir. C’est par la valeur du travail et de l’effort, c’est par son esprit d’entreprise que la Savoie a arraché à la nature sa prospérité.
Considérons la réussite de la Savoie : elle est remarquable. La qualité de sa production agricole, son savoir-faire industriel, son succès touristique lui permettent de regarder l’avenir avec confiance. Elle a su tirer le meilleur parti de toutes ses ressources. De ses handicaps, elle a su faire une force. D’une nature rude, elle a su faire un atout. A l’origine de cette réussite, il n’y a rien d’autre ici que le génie d’un peuple, ses vertus foncières, son courage, son intelligence, son ouverture d’esprit, sa rigueur, son obstination.



