Qui se cache derrière le « Projet Apache » ?
Jeudi 28.01.2010Un article paru dans le journal Megalopolismag du 26 janvier.
Derrière les références aux voyous du début du siècle ou la Commune de Paris ne se cache pas forcément qui l’on croit.
Un indien rouge, la plume dressée et le regard fier, sur un fond bleu où se détachent les silhouettes de la Tour Eiffel, du Sacré Coeur et de Notre Dame. En dessous, « Pour ne pas finir comme eux », écrit en gros caractères blancs, et la mention d’un mystérieux « Projet Apache ». L’autocollant a fait son apparition ces derniers mois sur tout ce que Paris peut compter de feux rouges, réverbères et autres entrées de métro. Sur certains trottoirs, tagués au pochoir, on retrouve le même indien, accompagné d’un titi parisien stylisé, casquette et foulard autour du cou, et de la nef qui sert d’emblême à la captiale. Pour eux aussi, « Paris est apache ».
Des apaches à Paris ? Il faut remonter le temps, à la fin du XIXème siècle, pour saisir la référence. Ceux qu’on appelait les apaches étaient alors les mauvais garçons, truands, détrousseurs, maquereaux ou tout à la fois, qui habitaient les quartiers du nord et de l’est de Paris. Le journaliste Claude Dubois, dans son ouvrage sur le Paris Gangster, tente de retrouver l’origine du mot «apache ». Il cite notamment l’écrivain Alfred Delvau qui, dans Les Dessous de Paris, publié en 1860, est le premier à associer les indiens d’Amérique aux tire-laines de la capitale : « Où voulez-vous me conduire ? lui demande l’ami allemand, à qui il fait visiter Paris. – Chez les Peaux-Rouges, alors! à la place Maubert! ». Mais, selon Claude Dubois, c’est à partir « des années 1890 » que le terme « apache » apparaît vraiment dans la bouche de certains jeunes voyous parisiens ». Le journaliste avance deux explications probables : « le désir de se singulariser, de s’affirmer et de s’identifier aux plus sauvages des sauvages du Far West » et plus simplement parce que « le nom sonnait bien à l’oreille. Peut-être sa syllabe pa rappelait-elle aussi Paris et ses deux dérivés argotiques Pantin et Pantruche… ».
Confusion des genres
Les « apaches » seront en vogue jusqu’à la Grande Guerre, avant d’être remplacés par « le milieu ». Qui peut alors s’amuser à réactiver, un siècle plus tard, la figure des apaches ? La réponse n’est pas dure à trouver. En se rendant sur le site web du Projet Apache, on découvre dès le bandeau d’accueil qu’il s’agit des « jeunes identitaires parisiens et franciliens ». Autrement dit l’extrême-droite en herbe. En naviguant, on découvre ainsi des articles sur les thèmes classiques des milieux nationalistes au milieu d’exaltations de l’histoire et des traditions locales du bassin parisien. Le tout dans un graphisme trop cool et rempli de machins 2.0 super in, histoire de ratisser large.
On peut par exemple écouter de la musique sur l’« iPache » du site. Avec un drôle de melting pot, qui fait se cotoyer les bluettes années 30 de Fréhel et le punk facho, le droitier Sardou et l’anar Ferré. Une confusion des genres que l’on retrouve dans les symboles utilisés par les identitaires parisiens. Un de leurs autocollants figure ainsi une barricade de la Commune de Paris. Un autre reprend le fluctuat nec mergitur parisien avec un drapeau de pirate, symbole anarchiste s’il en est. Un de leurs pochoirs est une reprise en bleu et rouge du symbole antifasciste des deux drapeaux noir et rouge superposés. La figure même de l’apache est d’ailleurs revendiquée par l’extrême gauche. On la retrouve dans L’insurrection qui vient, le brûlot versé au dossier de Julien Coupat, l’épicier libertaire de Tarnac.
C’est quoi un identitaire ?
Pour répondre à cette question, rien de tel que de se rendre dans la manif faf du 1er mai, où crânes rasées et rombières à collier de perles défilent main dans la main. Sur le trajet entre Opéra et Pyramides, encore des autocollants rouges et bleus. Les apaches sont bien sortis de leur réserve. Après avoir demandé à droite à gauche, on finit par m’amener vers un type d’une vingtaine d’années, Pierre-Vincent, jeune identitaire parisien. « La mouvance identitaire s’est construite sur l’idée d’une triple identité : régionale, nationale, européenne, qui sont complémentaires », explique-t-il. Surtout, « ça permet de faire adhérer des gens qui se sentent d’abord régionaux avant d’être nationaux ». Les jeunes identitaires, c’est surtout le visage sexy de la jeunesse d’extrême-droite. « Nous les mecs crâne rasés et bombers, on les refuse la plupart du temps. On a fait notre révolution culturelle » affirme le pourtant non-maoïste Pierre-Vincent, en montrant sa mise de la main : jeans, baskets, et sage gilet à capuche bordeaux.
Pour Pierre-Vicent, aujourd’hui, « Paris c’est Babylone, c’est Mc Do et H&M. Pourtant, on n’est pas obligés de manger McDo ou kebab : il y a aussi le jambon-beurre. On a un vrai discours locavore. » Quand je lui demande si ce n’est pas justement le discours des bobos altermondialistes qu’ils détestent, il me répond qu’il « prend les bonnes idées, qu’elles viennent de Jean-Marie Le Pen ou d’Yves Cochet ». La confusion des genres, encore. Quant à l’action sur le terrain, hormis le graph’ et les autocollants, pas grand chose. « La section est plutôt portée sur la culture » souffle Pierre-Vincent, comme un euphémisme.
Julien, militant antifasciste parisien, confirme : « leur activité tourne autour de rendez-vous culturels. Ils font visiter les lieux qui font la grandeur de Paris, à commencer par les basiliques, les cathédrales et autres lieux de culte, chrétiens bien sûr. Ils ont aussi tracté des manuels d’autodéfense en réaction à la vidéo RATP qui montrait l’agression d’un gars par des jeunes. Ils diffent quelques fois devant des facs, mais c’est occasionnel et ils ne s’aventurent pas dans des facs qui pourraient leur causer trop de soucis ». Comprendre : ils vont à Sciences Po, mais pas à Tolbiac. Le blog d’extrême-droite Politrash dresse le même constat : « Le seul credo des zids [identitaires], c’est la com’, la com’ et encore la com’. Les JI d’aujourd’hui ne font plus que ça. Certains appellent ça le combat culturel, d’autres se demandent quel intérêt cela peut avoir. » Les voilà donc, les apaches d’aujourd’hui : une poignée de droitiers (50 membres revendiqués, probablement moins), propres sur eux, nostalgiques d’une époque qu’ils n’ont pas connue et dont l’action politique se résume à la production effrenée d’images et de slogans. Le Paris canaille est bel et bien mort.
Louis Moulin



